Le 7 février s’est levé comme une page que l’on tourne enfin, une ligne de fracture. Une date inscrite depuis longtemps dans l’agenda institutionnel. Une page lourde, saturée de querelles, d’ombres et d’usure. Le cycle s’achève. Le vacarme des ambitions concurrentes se dissipe peu à peu, laissant derrière lui un pays fatigué, éprouvé dans sa chair et dans son âme. Pendant des mois, la scène politique a parfois ressemblé à une arène où certains se disputaient le pouvoir avec acharnement, pendant que la nation, elle, attendait sécurité, cohérence et respiration.
La page se tourne dans un mélange de solennité et de gravité. À minuit, le Conseil Présidentiel de Transition cesse d’exister. Le pouvoir exécutif se concentre désormais autour du Conseil des ministres, sous la présidence du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, devenu l’unique chef de l’Exécutif. Une architecture simplifiée, resserrée, assumée. Une verticalité retrouvée, du moins sur le plan institutionnel.
Mais cette bascule ne s’est pas opérée dans le silence. Elle s’est faite sous les projecteurs, et surtout sous l’œil attentif – et désormais actif – de la communauté internationale.
Les adieux publics : la reconnaissance d’une fin
Dans les heures précédant l’échéance, les déclarations se sont succédé comme les derniers mots d’un chapitre que l’on referme.
Smith Augustin a reconnu publiquement la fin du mandat du Conseil Présidentiel de Transition. Dans son message, il a remercié le peuple pour l’honneur de servir à ce niveau de responsabilité et a admis que la transition entrait dans une nouvelle phase. Il a adressé ses vœux de succès au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, appelé à conduire le processus vers le retour à la paix, le rétablissement de la sécurité et de l’ordre constitutionnel.
Il a quitté sa fonction sans amertume déclarée, confessant une inquiétude réelle pour l’avenir du pays, mais sans céder au découragement. Il a évoqué son retour aux activités académiques et militantes, rappelant que la reconstruction d’un État passe aussi par la pensée, l’éducation et la formation des consciences.
Emmanuel Vertilaire, de son côté, a reconnu que les objectifs de la transition n’avaient pas été pleinement atteints malgré les sacrifices consentis. Il a affirmé se retirer dans le respect des principes républicains et de la légalité. Son départ s’est voulu institutionnel, presque clinique, comme une conclusion formelle à une mission inachevée.
Ces déclarations traduisent un fait simple : la fin du CPT n’est pas un accident, elle est l’aboutissement d’un calendrier. Mais derrière la mécanique juridique, il y a la réalité politique.
L’absence de consensus : une classe politique fragmentée
La classe politique n’a pas su, ou pas voulu, produire une alternative consensuelle avant l’échéance du 7 février.
Me Michel André a souligné publiquement qu’aucun consensus minimal n’avait été trouvé pour remplacer le Conseil Présidentiel de Transition. À défaut d’accord, le pouvoir devait logiquement revenir au Conseil des ministres sous la présidence du Premier ministre afin d’éviter tout vide institutionnel.
Claude Joseph a, lui aussi, reconnu que la division des secteurs et l’incapacité à dépasser les calculs individuels ont ouvert la voie à cette solution monocéphale. Il a appelé au dialogue, mais le constat demeure : l’option collégiale n’a pas résisté à ses propres contradictions.
Les tensions internes au sein du CPT ont achevé de fragiliser toute tentative de reconduction ou de reconfiguration collective. Divergences stratégiques, ambitions croisées, visions incompatibles de l’après-7 février : la scène était fragmentée. À la fin, la logique institutionnelle l’a emporté sur les manœuvres.
Le cadre diplomatique : des lignes rouges tracées
Si la transition s’est jouée à Port-au-Prince, elle s’est aussi jouée dans les capitales occidentales.
La CARICOM avait clairement indiqué que, faute de consensus avant le 7 février, le pouvoir serait assuré par le Conseil des ministres sous la présidence du Premier ministre. La priorité affichée était la continuité de l’État.
Mais au-delà des communiqués, ce sont les signaux venus des grandes puissances qui ont pesé.
Les États-Unis ont déjà sanctionné plusieurs membres du CPT, accusés de connivence avec des groupes armés ou de comportements compromettant la stabilité institutionnelle. Ces sanctions, ciblant des personnalités et leurs réseaux, ont envoyé un message sans ambiguïté : toute tentative de déstabilisation de l’exécutif ou de remise en cause brutale du processus serait suivie de conséquences.
Le Canada a laissé entendre que des mesures similaires pourraient être prises en cas de dérive. Le Royaume-Uni et l’Union européenne ont exprimé leur soutien aux efforts visant à préserver la continuité institutionnelle et à éviter un vide au sommet de l’État.
Mais au-delà des déclarations diplomatiques, il y a eu les gestes.
Des navires de la US Navy ont été signalés au large de Port-au-Prince. Leur présence, massive et visible, n’est pas anodine. Les US Coast Guard ont sillonné les eaux de la capitale, multipliant les patrouilles dans un contexte régional déjà sensible. Des avions militaires américains ont atterri sur le tarmac de l’aéroport international Toussaint Louverture.
Ces mouvements ne relèvent pas du hasard. Ils constituent un langage stratégique. Une manière de signifier que la continuité institutionnelle n’est pas seulement une préférence diplomatique, mais un impératif surveillé.
Le message est clair : l’international ferme les rangs derrière le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé dans la perspective de la poursuite de la transition jusqu’aux élections. Toute tentative de rupture brutale serait lue comme une mise en danger de la stabilité régionale.
Dans ce contexte, la fin du CPT ne se résume pas à une simple échéance constitutionnelle. Elle s’inscrit dans un dispositif géopolitique où les marges de manœuvre sont étroites.
La cérémonie : l’ordre plutôt que le tumulte
Au matin du 7 février, la clôture du CPT s’inscrira dans un cérémonial rigoureusement ordonné. La fanfare de la Police nationale ouvrira la séquence devant la Villa d’Accueil, donnant à l’instant sa gravité républicaine. Officiels, diplomates, membres du gouvernement prendront place selon le protocole établi.
Les allocutions se succéderont : maître de cérémonie, Secrétaire général de la Présidence, Premier ministre, ancien président du CPT. Les honneurs seront rendus. Les salutations échangées. Les photographies officielles fixeront l’instant.
Ce rituel n’est pas décoratif. Il signifie que la transition se referme dans le cadre institutionnel. Pas de vacance, pas de vide, pas de rupture improvisée.
Dans un pays où l’histoire a souvent été marquée par des transitions abruptes, le simple fait d’achever un mandat selon un calendrier défini devient en soi un message.
Une nouvelle phase : autorité et responsabilité
La fin du CPT ne doit pas être seulement une sortie de scène ; elle doit devenir un seuil.
Un seuil exigeant.
L’heure n’est plus aux luttes d’ego ni aux postures théâtrales. Elle appelle un travail d’orfèvre politique, une main ferme mais lucide capable de rassembler sans capituler, de dialoguer sans se dissoudre. Le Premier ministre, désormais au centre du dispositif institutionnel, porte une responsabilité exceptionnelle : rétablir l’autorité publique, restaurer la confiance et redonner à l’État la pleine maîtrise de ses prérogatives régaliennes face à l’insécurité, au terrorisme urbain et aux réseaux de prédation.
Dans un contexte d’insécurité chronique, de terrorisme urbain et de corruption systémique, la restauration des pouvoirs régaliens devient la priorité absolue. L’État doit reconquérir ses espaces, ses routes, ses ports, ses quartiers. Il doit restaurer la confiance d’une population qui vit sous pression physique et psychologique.
Il faudra plus qu’un changement de structure. Il faudra une concertation sincère, une intelligence collective, une volonté d’assainissement profond. La nation attend un geste fondateur — un acte d’État qui rompe avec la confusion et ouvre la voie à une gouvernance claire, structurée, orientée vers la stabilité et la reconstruction.
L’international observe, soutient, sanctionne, se positionne. Mais la légitimité durable ne pourra venir que d’un processus électoral crédible et d’une gouvernance responsable.
Le 7 février 2026 n’est pas seulement une date institutionnelle. Il marque la fin d’une configuration. L’histoire ne s’arrête pas à minuit. Elle continue sous une autre forme.C’est une ligne de partage.
Derrière nous, les rivalités et les illusions.
Devant nous, l’obligation de restaurer la sécurité, de protéger le bien commun et de redonner au pays un horizon.
L’histoire n’offre pas souvent des secondes chances. Celle-ci exige courage, mesure et vision.


