Politique

À Montana, trois conseillers-présidents sont entrain de faire une tempête dans un verre d’eau

Le décor est solennel, le ton se veut grave, les mots sont chargés d’histoire et de références patriotiques. À l’hôtel Montana, le discours d’ouverture d’Edgard Leblanc Fils se voulait fondateur, presque épique. Amour charnel pour Haïti, souveraineté à défendre au péril de la vie, méfiance envers les « pays amis » dont l’amitié serait circonstancielle, appel à un dialogue sincère entre Haïtiens. Sur le papier, le propos est noble. Dans la réalité politique du moment, il apparaît surtout comme un exercice de rhétorique déconnecté du rapport de forces réel.

À moins de sept jours de la fin officielle du mandat du Conseil Présidentiel de Transition, trois conseillers-présidents tentent de donner à ce dialogue interhaïtien des allures de grand tournant national. Mais l’initiative ressemble davantage à une mise en scène tardive qu’à un véritable acte fondateur.

Dans son allocution, Edgard Leblanc Fils insiste sur la nécessité d’un nouvel accord politique, seul capable, selon lui, de redéfinir la gouvernance du pays après le 7 février. Il évoque la fin inéluctable du dispositif transitoire issu de l’Accord du 3 avril 2024 et affirme qu’aucune institution liée à ce cadre ne peut légitimement continuer à fonctionner après cette date. Le message est clair : tout doit être refondé. Mais la question centrale demeure entière : avec qui et sur quelle base politique réelle?

Sur le plan formel, la première journée des assises de suivi du dialogue interhaïtien a réuni plusieurs figures politiques et sociales. Parmi les participants figuraient Moïse Jean-Charles, l’ancien député Antoine Rodon Bien-Aimé, le coordonnateur du ROSPO Esaïe Beauchard, des représentants du secteur syndical dont Dumé Sonson, ainsi que des représentants du secteur vodou. Des observateurs internationaux étaient également présents, dont un représentant de l’Organisation internationale de la Francophonie.

Cependant, l’absence a pesé bien plus lourd que la présence. Des acteurs politiques majeurs n’ont tout simplement pas mis les pieds à ce dialogue. Ironie manifeste, des structures directement associées aux trois organisateurs étaient absentes. Fanmi Lavalas de Leslie Voltaire, l’OPL de Edgard Leblanc Fils et la plateforme 21 Décembre de Louis Gérald Gilles n’ont pas participé aux assises. À cela s’ajoutent l’absence du Fusion des sociaux-démocrates et du secteur démocratique et populaire, pourtant incontournables dans toute tentative de consensus national.

La première journée s’est achevée sur une tentative de création d’une commission de facilitation chargée de recueillir les doléances des différents secteurs et de formuler des propositions en vue d’un nouvel accord politique. Présentée comme impartiale, cette structure a immédiatement suscité des réserves. Plusieurs participants ont critiqué le choix de personnalités peu connues du grand public pour la composer, estimant que la crédibilité des facilitateurs conditionne celle du processus. Dans un climat de méfiance généralisée, la forme est aussi décisive que le fond.

À moins d’une semaine de la fin de la mission du CPT, les organisateurs sont engagés dans une véritable course contre la montre. Leslie Voltaire a insisté sur la nécessité de privilégier une solution strictement haïtienne à la crise, appelant à un sursaut national fondé sur le dialogue et le compromis. Mais le calendrier est implacable. Construire un consensus politique crédible ne se fait ni dans l’urgence ni en l’absence d’acteurs clés.

Une autre question, plus fondamentale encore, traverse ces assises sans jamais recevoir de réponse claire. Comment trois conseillers-présidents sur neuf peuvent-ils prétendre engager la nation dans une solution politique alors que les six autres ont tout simplement boudé la rencontre ? Qui peut garantir que ces six conseillers accepteront une éventuelle solution issue de ce dialogue restreint ? Qui peut sérieusement affirmer que cette solution sera perçue comme impartiale, alors même que le CPT est profondément divisé et que ses membres s’accusent mutuellement de manœuvres politiques ?

La chaîne de décision elle-même relève de l’absurde. Qui publiera cette éventuelle solution ou résolution au journal Le Moniteur ? Le coordonnateur du CPT, Laurent Saint-Cyr ? Et qui forcera cette fois-ci Laurent Saint-Cyr à publier un texte qu’il juge contraire à sa lecture institutionnelle, alors qu’il a déjà bloqué la résolution visant à révoquer le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ? Ces interrogations, loin d’être secondaires, révèlent le caractère bancal de tout le processus engagé à Montana.

L’un des éléments les plus révélateurs reste d’ailleurs l’absence de Laurent Saint-Cyr et de plusieurs autres conseillers-présidents. Cette absence affaiblit considérablement la portée politique des assises. Comment prétendre jeter les bases d’un nouvel accord national quand l’organe même chargé de la transition est divisé et incapable de parler d’une seule voix ?

Le malaise a été résumé de manière tranchante par André Michel, figure du secteur démocratique et populaire, dans un tweet annonçant le refus de son secteur de participer aux assises. Il y affirme que l’initiative aurait pu être un succès patriotique si elle avait été portée par l’ensemble du CPT et lancée plus tôt. Une prise de position qui cristallise le sentiment dominant : le problème n’est pas seulement le dialogue, mais son timing et son manque d’unité au sommet de l’État.

Au fil des échanges, l’ambiance oscillait entre espoir et scepticisme. Certains intervenants ont appelé à une solution haïtienne à la crise, soulignant que la sortie de l’impasse politique ne peut venir que d’un consensus construit par les Haïtiens eux-mêmes. D’autres ont reconnu le caractère encourageant de l’initiative tout en soulignant ses limites, estimant qu’elle arrive tard, dans un contexte déjà verrouillé par l’échéance imminente du 7 février.

Pendant que les discours se multiplient, la réalité politique demeure inchangée. Un dialogue amputé de larges segments de la classe politique, organisé dans l’urgence et sur fond de divisions internes, peine à produire autre chose qu’un symbole. On sait que le ridicule ne tue pas. Mais à un certain âge, surtout pour deux septuagénaires qui ont longuement fréquenté les arcanes de l’État, on aurait pu espérer un minimum de lucidité et de sens de responsabilités.

Rappel final : cette initiative de Montana s’inscrit aussi dans une tentative manifeste de sauver la face après les sanctions américaines qui ont lourdement entaché la crédibilité des trois conseillers-présidents impliqués. Louis Gérald Gilles et Edgard Leblanc Fils ont été sanctionnés pour leur implication présumée dans le financement des gangs armés de Viv Ansanm. Leslie Voltaire, pour sa part, a été sanctionné pour avoir posé des actions ayant contribué au renforcement des gangs armés à un moment où la Police nationale était pourtant engagée dans une offensive directe contre ces groupes criminels. Leslie Voltaire s’est associé à ses pairs pour tenter de renverser le gouvernement en votant une résolution visant à écarter le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, en pleine séquence sécuritaire sensible. Cette réalité rend le discours patriotique et les appels solennels à la souveraineté d’autant plus dissonants. Elle jette une lumière crue sur la contradiction entre les paroles prononcées à Montana et les actes reprochés par la communauté internationale.

À cela s’ajoute le cas de Louis Gérald Gilles, également visé par de graves accusations de corruption. Un rapport de l’Unité de Lutte Contre la Corruption a formellement recommandé la mise en mouvement de l’action publique à son encontre, l’accusant d’avoir exigé cent millions de gourdes de l’ancien directeur général de la Banque Nationale de Crédit afin de lui permettre de conserver son poste. Ce passif lourd pèse inévitablement sur la crédibilité politique et morale des initiateurs du dialogue.

Dans ce contexte, les assises de Montana apparaissent moins comme un sursaut national désintéressé que comme une tentative de repositionnement politique sous contrainte, à la fois judiciaire, diplomatique et morale. Cette dimension explique en grande partie le scepticisme ambiant et l’absence de nombreux acteurs majeurs. Car au-delà des discours, la crise haïtienne ne peut être résolue par des effets de tribune lorsque ceux qui appellent au dialogue sont eux-mêmes rattrapés par des accusations graves qui minent la confiance publique.

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